Yassine Fall : «Macky Sall doit se préparer à quitter le pouvoir»

POLITIQUE : Yassine Fall estime que les élections locales ont été un sérieux coup de semonce à l’endroit de la classe politique dirigeante.

Par conséquent, l’ex-candidate de Yewwi askan wi à Mbane, appelle Macky Sall à préparer son départ, «sauf à vouloir délibérément embraser le pays». Mme Fall, membre de Pastef, juge une coalition de l’opposition «possible», lors des Législatives du 31 juillet prochain.

Quelle lecture faites-vous des résultats des élections locales ?

Les résulats électoraux représentent, à n’en pas douter, une nette rupture par rapport à la tendance électorale des décennies antérieures, qui ne procédait pas encore à l’élection des maires des communes au suffrage universel direct. La rupture s’est par ailleurs manifestée à travers la défiance ouverte de l’électeur, dans les villes et communes stratégiques que sont Dakar, Guédiawaye, Ziguinchor, Thiès, Yoff, Kaolack, Diourbel et tant d’autres, sans compter une large proportion de conseillers, davantage éveillés aux missions qui leur sont confiées par la base des collectivités locales. Il convient, par ailleurs, de reconnaître que les joutes municipales ont sanctionné lourdement, à la fois le chef de l’Etat, certains de ses ministres et cadres les plus en vue de l’Apr et Benno bokk yaakaar. C’est là un sérieux coup de semonce à l’endroit de la classe dirigeante.

La coalition Yewwi askan wi est-elle agréablement surprise au vu de ses résultats, notamment à Thiès et dans les autres départements de la région de Dakar ?

Ça a été une agréable surprise, j’en conviens, surtout que le pouvoir en place pensait qu’il allait laminer l’opposition. Mais au-delà, la chute de Idrissa Seck, l’un des mastodontes de la vie politique thiessoise et nationale, est incontestablement un tournant significatif de l’électorat, par rapport à la pratique surannée du va-et-vient des suffrages négociés par l’argent, les rentes de parvis étatiques partisans et l’attachement aux valeurs négatives du parti-Etat. L’autre motif de satisfaction réside dans le fait notoire de la prise du pouvoir municipal par les jeunes et, dans une mesure appréciable, par les femmes, surtout de Pastef et Yewwi askan wi. Quant à la commune de Dakar, elle a infligé une cuisante défaite à Macky Sall en premier, et a permis à Khalifa Sall d’avoir une revanche mémorable sur celui qui a directement contribué à sa perte de la mairie de Dakar et à son emprisonnement, doublé de la perte juridique de candidature. La possibilité, même lointaine, d’un troisième mandat pour Macky Sall, a également été enrayée. On peut en déduire, par conséquent, que les élections présidentielles de 2024 vont également se jouer à partir des municipales dont nous sortons. Sauf à vouloir délibérément embraser le pays aux prochaines Présidentielles, Macky Sall doit se préparer à quitter le pouvoir exécutif et entreprendre une autre vie, dont la quiétude dépendra de plusieurs facteurs, notamment sa gestion de cette alternance.

Beaucoup de maires élus de Yaw sont inconnus, notamment à Dakar. Avez-vous bénéficié d’un vote sanction contre Benno bokk yaakaar ?

Certainement. Mais la victoire des jeunes et femmes de Yewwi askan wi, participe d’un travail en profondeur, au sein de l’électorat et d’une mobilisation sans précédent de la conscience nationale sur les questions de patriotisme, d’intégrité éthique, de Justice pour tous et de gouvernance réellement démocratique. Mais, nous devons convenir que le scrutin a été entaché par le vote des consciences, les insuffisances notoires du processus électoral et l’attitude partisane de certains préfets et sous-préfets qui restent chevillés aux ordres venus d’en haut et au parti-pris du chef de la Magis¬trature suprême.

Comment expliquez-vous votre défaite à Mbane ?

A Mbane, mon équipe et moi nous sommes battus dans le respect d’un code de conduite, basé sur les principes d’éthique et de non-achat de partisans. Nous faisions face à des candidats qui ont pensé pouvoir manipuler un contexte rural ethnico-religieux assez particulier, pour diaboliser la première candidature féminine de l’histoire de Mbane. Ils ont dû vite déchanter, car les populations, y compris des imams, des chefs de village et d’éminents leaders politiques, les ont remis à leur place. Nous battions campagne dans une commune où l’extrême pauvreté a atteint des niveaux que même le Sénégalais moyen ne pourrait imaginer ; où les phrases qui revenaient pathétiquement, le plus souvent, sont «nous avons soif ; nous avons perdu nos terres ; nous ne voulons plus que les femmes accouchent sur des charrettes; nous n’avons rien». Nous étions dans une commune extrêmement étendue, sans infrastructure aucune, et avec une diversité qui a toujours influencé le vote. Nous avions devant nous des candidats qui se réclamaient du camp de Macky Sall et qui s’illustraient par le manque de transparence sur l’origine de leur fonds politiques et par l’iniquité du financement de la campagne électorale. C’est à Mbane que le maire réélu, qui était relativement pauvre en 2014, et qui s’est distingué par l’extrême médiocrité de sa gestion à tous points de vue en sept ans, se retrouve à distribuer des véhicules et des sommes faramineuses, sans qu’on ne sache d’où sort cette fortune. La corruption politique a atteint son paroxysme, à tel point que la personne qui était choisie comme tête de liste proportionnelle de Yewwi askan wi à Mbane, nous a trahis et a rejoint le camp de Benno. Nous soupçonnons d’ailleurs des tentatives de le maintenir dans cette position de conseiller, malgré le fait qu’il ait signé une lettre de démission du conseil rural pour le compte de Yaw.
Rappelez-vous aussi que Mbane est le siège de luttes ardues contre le bradage des terres et la corruption foncière, dans lesquelles je me suis personnellement impliquée dans mes écrits et mes positions politiques à travers les médias. Beaucoup ont décrié le soutien massif qu’auraient apporté aux candidats de Benno, les gros exploitants fonciers qui contrôlent les meilleures terres de Mbane. C’est un enjeu de plusieurs milliers d’hectares de nos ressources foncières et hydriques, qui se jouait durant ces élections. Les sociétés étrangères implantées dans la commune, avaient donc tout intérêt à corrompre le jeu électoral en leur faveur. Les relations ambiguës et suspicieuses entre le maire réélu et la compagnie Senegindia, sont connues de tous. Le maire de Mbane s’est prêté volontiers à ce jeu tortueux et sale durant ces élections. Il s’est immensément enrichi et a distribué une manne financière et matérielle considérable, qui pourrait égaler ou même doubler ses prétendus investissements dans la commune au cours des sept dernières années. L’autre candidat qui revendique aussi son soutien à Macky Sall a été, à plusieurs reprises, interpellé durant la campagne pour expliquer ses liens étroits, à différents niveaux, avec la Com¬pagnie sucrière sénégalaise.
Je considère cependant que Yewwi askan wi peut à juste titre, s’enorgueillir d’avoir été victorieuse dans trois circonscriptions de Mbane qui, à elles seules, sont plus vastes et plus peuplées que la commune voisine de Ndombo-Sandjiri et d’avoir fait tomber pour la première fois, le parti au pouvoir dans ces localités, jamais gagnées auparavant par l’opposition. Nous avons gagné à Mbane-Village, le plus grand centre de vote de la commune, à Saneinte et Diaglé, en plus de nos autres scores. Par ailleurs, la victoire de Yaw à travers le pays, ne laisse pas indifférentes les populations de Mbane. Notre campagne a réussi à redonner confiance aux masses déshéritées que l’on essaie de diviser depuis trop longtemps, à savoir les Peulhs, Wolofs et Maures, dans la perspective de régner sans partage sur le capital foncier et les ressources naturelles considérables de cette partie du pays. Le réveil va être brutal dans cette commune laissée à elle-même, sans un seul kilomètre de route goudronnée et avec les indices de développement qui maintiennent le Sénégal parmi les 25 pays les plus pauvres du monde. Nous venons donc de franchir ici une étape importante et cette bataille va se jouer de nouveau au cours des prochains scrutins.
Le Président Macky Sall dit avoir gagné 80% des collectivités locales.

L’opposition devrait-elle avoir le triomphe modeste ?

C’est plutôt lui qui devrait avoir le triomphe modeste. Sa lecture du scrutin est passéiste et n’intègre pas les lames de fonds qui agitent les jeunes, les femmes et cadres du Sénégal. Ensuite, il ne mesure pas encore à quel point le Sénégalais lambda lui en veut de l’avoir fait souffrir à travers une qualité de vie exécrable, la montée inexorable des prix et denrées de première nécessité, le taux effroyable de chômage, sans compter le niveau scandaleusement élevé de la corruption, de l’arrogance politique et du pillage des deniers publics par l’équipe dirigeante. On ne peut pas avoir autant de facteurs négatifs dans son portefeuille de gouvernance et bomber le torse. Il y a eu ne l’oublions pas, 14 morts par la faute de Macky Sall, 14 jeunes gens qui protestaient contre la dictature d’un régime finissant, incapable de leur offrir un emploi digne et un système d’enseignement à la hauteur des aspirations à l’excellence de nos jeunes talents.

La coalition Wallu Senegaal a appelé à une large coalition de l’opposition lors des Législatives, pour imposer à Macky Sall une cohabitation. Cette coalition est-elle possible ?

Elle est souhaitable et possible. Unis, nous nous ouvrons un monde de possibilités nouvelles et d’aspirations coalisées autour de l’essentiel.

Qu’attendez-vous du prochain remaniement ?

Pas grand-chose, de la part d’un gouvernement de prétendus technocrates que nous avons maintes fois vus à la peine ou d’un gouvernement politique qui nous mènerait droit vers le gouffre. La seule alternative offerte à Macky Sall, c’est d’engager les réformes souhaitées par le Peuple sénégalais, de programmer son départ en 2024 en préparant des élections libres, transparentes et équitables.

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